21.12.2009
Protectionnisme et libre-échange
Débat sur http://www.marianne2.fr/Le-libre-echange-est-un-mythe-noc...
Le libre-échange est un mythe nocif (1)
Mathieu Aurouet - Causeries Républicaines |
Non, le libre-échange n'est pas la norme. Historiquement, il est l'exception, et pour cause, il est un facteur de destruction des équilibres sociaux et politiques. Dans cette première partie d'une série sur le protectionnisme, Mathieu Aurouet de Causeries Républicaines rétablit quelques vérités sur le libre-échange.
Depuis au moins la chute du mur de Berlin, les nations occidentales, et l’Europe au premier rang, se sont lancées dans une fuite en avant libre-échangiste.
Historiquement pourtant, il n’existe aucun lien évident entre libre-échange et développement économique. Ainsi que le souligne Paul Bairoch dans Mythes et paradoxes de l’histoire économique, « la vérité est que le libre-échange est l’exception et le protectionnisme la règle ». Démontant l’idée bien ancrée que le 19ème siècle fut un âge d’or du libre-échangisme, il rappelle « qu’entre 1815 et 1913, dans le monde, seule l’Europe connut une période de vraie libéralisme sur, en moyenne, 1/5ème de la période ». Attribuer au libre-échange le moteur du développement économique des nations d’Europe ou issues d’elles est donc tout simplement faux. Bien au contraire, nous explique Paul Bairoch, c’est à l’abri de protections tarifaires que ce développement fut assuré. Cela ouvre aussi à la compréhension qu’à rebours de la vulgate dominante, « c’est plus la croissance économique qui est le moteur du commerce que l’inverse ». D’où le constat, a priori perturbant, que « le protectionnisme peut coïncider avec l’expansion commerciale ». Les faits sont têtus, dit-on souvent avec vérité, et pourtant, cela n’empêche pas qu’aujourd’hui, le commerce international soit toujours présenté comme la poule aux œufs d’or du développement économique.
Mais il nous faut aller plus loin. Le recours au protectionnisme ne se limitait pas qu’aux « industries dans l’enfance » chères à l’économiste Frédéric List. Les Etats-Unis, qui avaient déjà bien entamé leur décollage industriel après la Guerre de Sécession, devinrent « la patrie et le bastion du protectionnisme moderne », un protectionnisme dont l’une des visées explicites fut de protéger les salaires et l’agriculture américaine. C’est cette politique qui, d’ailleurs, devait assurer plus tard le succès au-delà de toute espérance, de la Politique Agricole Commune (PAC) en Europe. Il ne faut donc pas considérer comme anecdotique l’esprit de la promotion du commerce international qui caractérise l’après deuxième guerre mondiale. Ainsi, la Déclaration de Philadelphie de 1944 précise que « le développement des échanges commerciaux ne doit pas porter atteinte aux conditions de vie et de travail des populations concernées ». Façon de rappeler ce qui devrait nous paraître une évidence, à savoir que «l’expansion commerciale n’est pas une fin en soi, mais seulement un moyen du développement économique » (Paul Bairoch).
Alors que l’histoire économique témoigne de la nécessité de protections douanières, nous pratiquons aujourd’hui le libre-échange avec une conviction maladive de son bien fondé. Or, ce dogmatisme a un prix.
D’abord, il est clair que sous le couvert d’un argument a priori séduisant, celui d’une spécialisation nord-sud bénéfique à la fois pour les pays développés et pour les pays en développement (en gros, à nous la recherche et la technologie, à eux les textiles et les chaussures), nous avons provoqué la constitution d’un « monopole collectif de l’Asie industrialisée sur les articles manufacturés », tandis que la poursuite du «transfert d’activités vers les zones émergentes concerne, et concernera de plus en plus, des biens et des services élaborés, réclamant un important savoir-faire » (Jean-Luc Gréau). Nous semblons découvrir aujourd’hui que la Chine a des ambitions nationales qui dépassent nos belles théories économiques.
Autre erreur : ne pas se rendre compte, ou refuser de voir, que le libre-échange heurte de plein fouet nos ambitions sociales et nos politiques fiscales. Jacques Généreux avait souligné avec justesse, lors du débat sur la « Constitution européenne », qu’on ne saurait avoir une « concurrence à la fois libre et non faussée». Ou bien, nous disait-il, la concurrence est libre et alors elle s’en trouve inévitablement faussée, ou bien celle-ci n’est pas faussée mais alors elle ne saurait être libre. De sorte qu’accepter cette situation littéralement schizophrénique aboutit à une abdication de facto de la puissance publique démocratique. La traduction concrète et visible de cet abandon est l’adaptation permanente de la protection sociale et du code du travail aux évolutions autonomes de l’économie. C’est là un renversement de perspective qui admet du bout des lèvres que les démocraties renoncent à discuter de la structure même du système économique. Nos démocraties, il faudra vous y habituer, prennent l’économie telle qu’elles la trouvent, en s’évertuant toutefois à tirer la couverture de leur côté. Trahison magistrale non pas simplement du socialisme, mais plus encore de l’humanisme. Meilleure définition aussi de ce qu’on appelle poétiquement la mondialisation. Ainsi que l’affirme Jacques Sapir, « le régime des échanges commerciaux, tel qu’il fonctionne aujourd’hui dans le cadre des accords de l’OMC et de l’Acte Unique européen, est incompatible avec la souveraineté fiscale et sociale des Etats ».
Face à la désindustrialisation, aux délocalisations, aux coups qu’il porte à l’idéal de solidarité tel qu’il s’est manifesté chez nous au sortir de la seconde guerre mondiale, ainsi qu’à notre souveraineté, le libre-échange inconditionnel continue cependant de régner en maître. C’est donc que « le devoir d’inventaire, expression de l’honnêteté intellectuelle, a cédé le pas aux besoins de la mise en scène idéologique de la mondialisation heureuse » (Jean-Luc Gréau).
Historiquement pourtant, il n’existe aucun lien évident entre libre-échange et développement économique. Ainsi que le souligne Paul Bairoch dans Mythes et paradoxes de l’histoire économique, « la vérité est que le libre-échange est l’exception et le protectionnisme la règle ». Démontant l’idée bien ancrée que le 19ème siècle fut un âge d’or du libre-échangisme, il rappelle « qu’entre 1815 et 1913, dans le monde, seule l’Europe connut une période de vraie libéralisme sur, en moyenne, 1/5ème de la période ». Attribuer au libre-échange le moteur du développement économique des nations d’Europe ou issues d’elles est donc tout simplement faux. Bien au contraire, nous explique Paul Bairoch, c’est à l’abri de protections tarifaires que ce développement fut assuré. Cela ouvre aussi à la compréhension qu’à rebours de la vulgate dominante, « c’est plus la croissance économique qui est le moteur du commerce que l’inverse ». D’où le constat, a priori perturbant, que « le protectionnisme peut coïncider avec l’expansion commerciale ». Les faits sont têtus, dit-on souvent avec vérité, et pourtant, cela n’empêche pas qu’aujourd’hui, le commerce international soit toujours présenté comme la poule aux œufs d’or du développement économique.
Mais il nous faut aller plus loin. Le recours au protectionnisme ne se limitait pas qu’aux « industries dans l’enfance » chères à l’économiste Frédéric List. Les Etats-Unis, qui avaient déjà bien entamé leur décollage industriel après la Guerre de Sécession, devinrent « la patrie et le bastion du protectionnisme moderne », un protectionnisme dont l’une des visées explicites fut de protéger les salaires et l’agriculture américaine. C’est cette politique qui, d’ailleurs, devait assurer plus tard le succès au-delà de toute espérance, de la Politique Agricole Commune (PAC) en Europe. Il ne faut donc pas considérer comme anecdotique l’esprit de la promotion du commerce international qui caractérise l’après deuxième guerre mondiale. Ainsi, la Déclaration de Philadelphie de 1944 précise que « le développement des échanges commerciaux ne doit pas porter atteinte aux conditions de vie et de travail des populations concernées ». Façon de rappeler ce qui devrait nous paraître une évidence, à savoir que «l’expansion commerciale n’est pas une fin en soi, mais seulement un moyen du développement économique » (Paul Bairoch).
Alors que l’histoire économique témoigne de la nécessité de protections douanières, nous pratiquons aujourd’hui le libre-échange avec une conviction maladive de son bien fondé. Or, ce dogmatisme a un prix.
D’abord, il est clair que sous le couvert d’un argument a priori séduisant, celui d’une spécialisation nord-sud bénéfique à la fois pour les pays développés et pour les pays en développement (en gros, à nous la recherche et la technologie, à eux les textiles et les chaussures), nous avons provoqué la constitution d’un « monopole collectif de l’Asie industrialisée sur les articles manufacturés », tandis que la poursuite du «transfert d’activités vers les zones émergentes concerne, et concernera de plus en plus, des biens et des services élaborés, réclamant un important savoir-faire » (Jean-Luc Gréau). Nous semblons découvrir aujourd’hui que la Chine a des ambitions nationales qui dépassent nos belles théories économiques.
Autre erreur : ne pas se rendre compte, ou refuser de voir, que le libre-échange heurte de plein fouet nos ambitions sociales et nos politiques fiscales. Jacques Généreux avait souligné avec justesse, lors du débat sur la « Constitution européenne », qu’on ne saurait avoir une « concurrence à la fois libre et non faussée». Ou bien, nous disait-il, la concurrence est libre et alors elle s’en trouve inévitablement faussée, ou bien celle-ci n’est pas faussée mais alors elle ne saurait être libre. De sorte qu’accepter cette situation littéralement schizophrénique aboutit à une abdication de facto de la puissance publique démocratique. La traduction concrète et visible de cet abandon est l’adaptation permanente de la protection sociale et du code du travail aux évolutions autonomes de l’économie. C’est là un renversement de perspective qui admet du bout des lèvres que les démocraties renoncent à discuter de la structure même du système économique. Nos démocraties, il faudra vous y habituer, prennent l’économie telle qu’elles la trouvent, en s’évertuant toutefois à tirer la couverture de leur côté. Trahison magistrale non pas simplement du socialisme, mais plus encore de l’humanisme. Meilleure définition aussi de ce qu’on appelle poétiquement la mondialisation. Ainsi que l’affirme Jacques Sapir, « le régime des échanges commerciaux, tel qu’il fonctionne aujourd’hui dans le cadre des accords de l’OMC et de l’Acte Unique européen, est incompatible avec la souveraineté fiscale et sociale des Etats ».
Face à la désindustrialisation, aux délocalisations, aux coups qu’il porte à l’idéal de solidarité tel qu’il s’est manifesté chez nous au sortir de la seconde guerre mondiale, ainsi qu’à notre souveraineté, le libre-échange inconditionnel continue cependant de régner en maître. C’est donc que « le devoir d’inventaire, expression de l’honnêteté intellectuelle, a cédé le pas aux besoins de la mise en scène idéologique de la mondialisation heureuse » (Jean-Luc Gréau).
11:37 Publié dans Politique nationale, européenne, internationale | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





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